21. mai, 2020

Aguigui Mouna l'inoubliable

Hier matin, une photo trouvée dans un livre sur "Mai 68 l'envers du décor"(de Bruno Fuligni édition Gründ), m'a immédiatement remémoré un souvenir vieux de 54 ans (…ma mémoire ancienne fait surface, le gâtisme me guette…).


On l'appelait Aguigui Mouna, c'était semble-t-il un allumé inclassable.
Quand on l'apercevait faire son numéro d'agitateur dans la rue, à Paris ou sur la Côte d'Azur.
On pouvait le prendre pour un doux dingue, un agité du bocal, un Diogène.
On pouvait aussi le voir comme un clochard dépourvu de raison, mais en fait, il n'avait rien d'un alcoolique en perdition.
Aguigui ne manquait pas de copains prêts à l'accueilir, à l'héberger, à lui rendre service.
En 1966 j'ai eu la chance de le rencontrer et de passer une soirée en sa compagnie.
À cette époque je travaillais comme "pèraub" adjoint (du 15 juin au 15 septembre) à l'auberge de jeunesse de Nice (AJ FUAJ route forestière du mont Boron).


Un jour, Aguigui Mouna, alias André Dupont à l'état civil, est arrivé comme un ajiste ordinaire à ceci près qu'il était âgé de 55 ans. Sur le papier, dans les auberges de jeunesse, l'âge des usagers était limité à 30 ans.
Mais Aguigui n'était pas un utilisateur lambda, c'était un ami de mes amis, les "pèraubs" permanents, Renée et José Salamé. Nous avons donc trouvé la place pour l'héberger malgré le commencement d'affluence estivale.
Pendant la soirée passée en sa compagnie, j'ai fait sa connaîssance et je suis passé de l'étonnement que produisait son accoutrement à l'admiration de ses faits d'armes de pacifiste.
Aguigui Mouna était son pseudo d'artiste, la presse parlait parfois de lui sans trop chercher à le définir mieux que comme "clochard-philosophe" ou "amuseur public".
Mais lorsque André, l'ajiste, se retrouvait dans une auberge de jeunesse il n'était plus en représentation.
Il redevenait, malgré son âge, un membre de la famille des Auberges à qui il pouvait décrire les coulisses de ses spectacles.
On découvrait alors, derrière le bouffon public, un sacré bonhomme.
C'était un humaniste doué d'une créativité originale exceptionnelle.

Faisant le clown dans la rue,
se plaçant en tête de la moindre manif,
créant des numéros loufoques,
apostrophant les promeneurs par ses jeux de mots,
enchaînant des propos plus ou moins cohérents mais toujours marrants ,
attirant, par toutes sortes de moyens, l'attention du chaland,
écrivant à la craie des aphorismes sur des écriteaux (…comme Ben, à sa suite, qui a obtenu sa notoriété grâce surtout à ce truc là…),
tenant des discours anticonformistes (…comme Franck Lepage qui par ses "conférences gesticulées" a poursuivi, avec talent, cette tradition),
vendant à la criée son journal "Le Mouna frères",
promotionnant ses interventions publiques en déambulant dans un gros carton d'où ne sortait que sa tête,
Aguigui inventait des performances d'artiste pleine de poésie.
Il reprenait le rôle de fou du roi pour l'offrir aux passants.

Depuis cette soirée de 1966, je n'ai eu la chance de l'apercevoir qu'une seule fois pendant l'un de ses shows devant le musée d'art contemporain du centre Beaubourg à Paris.

Quand je repense à André l'ajiste et Aguigui l'artiste,
je me rends compte que je n'ai oublié ni l'un, ni l'autre.

Pour en savoir plus sur cet homme attachant le premier lien à consulter est bien sûr:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Aguigui_Mouna


Il existe des enregistrements de Aguigui Mouna que l'on peut retrouver ici :

https://la-bas.org/spip.php?page=article&id_article=1662
et la suite de l'enregistrement de cette émission :

https://la-bas.org/spip.php?page=article&id_article=1685
(Dans ces enregistrements Aguigui n'arrive qu'après les 7 premières minutes car l'émission commençait par le répondeur de "là-bas si j'y suis" titre de l'émission)