9. oct., 2021

Onfray, Zemmour, d'accord ou pas ?

Michel Onfray, Éric Zemmour, accords, désaccords... lesquels ?
VIDEO. À l'approche du grand débat entre Michel Onfray et Éric Zemmour, certains journalistes bien-pensants y sont allés de leur petits commentaires narquois, prétendant qu'il n'y avait pas le moindre désaccord entre les deux hommes... On vous explique, bilan de la rencontre à l'appui, pourquoi c’est faux.

Si nous avons commencé la rencontre-débat par la question a priori anodine de l’enfance, c’est qu’elle permet d’éclairer le parcours respectif d’Eric Zemmour et de Michel Onfray. Nul besoin de recourir à la psychologie de comptoir pour comprendre certaines lignes de force de leur approche du monde. Les deux hommes en conviennent, l’enfance est un destin. Pas une prison, certes, mais un sillon qui imprime une certaine trajectoire.

Platon et Aristote
Enfant de la banlieue des années 1960 (« avant le regroupement familial »), Eric Zemmour a vécu dans le périurbain où l’assimilation était encore possible. Selon lui, les générations du passé ont réussi cette assimilation pour deux raisons : 1) le nombre restreint 2) l’ère civilisationnelle commune. Issu d’une famille de juifs assimilés patriotes, Eric Zemmour reconnaît que sa relation au monde en général et à la France en particulier a été très tôt médiatisée par le recours aux livres. D’où un rapport cérébral aux idées et une certaine froideur analytique, parfois salutaire, parfois problématique. Bien des choses en découlent : son amour pour le 17ème siècle et la raison, le classicisme français, les jardins géométriques de Le Nôtre à Versailles. Un rapport cérébral qui le mène naturellement à la tradition centralisatrice jacobine, à un bonapartisme de conquête qui inscrit à jamais la France dans la vaste fresque de l’histoire du monde, dont il perçoit les derniers feux dans un gaullisme de droite (celui du monarque républicain qui rétablit l’ordre et la stabilité institutionnelle d’une France troublée) qui pense la France et sa grandeur, certes, mais souvent avant les Français et leur quotidien. Eric Zemmour, c’est les idées d’abord. Le réel, comme l’intendance du général, doit suivre.

Comme Michel Onfray l’a spécifié lundi soir lors du débat, il y a une grande différence entre l’enfance urbaine et l’enfance rurale. L’enfance rurale qui a été la sienne dans la Normandie des années 1960 l’a incliné à un rapport sensoriel au monde, lui a enseigné un cosmos où il convenait de trouver sa place, de prendre racine. De son avis même, le rapport au monde de Michel Onfray est proustien, fait d’odeurs et de sensations, de souvenirs corporels, de paysages vécus. Cet enracinement fait de leçons de choses apprises à même la réalité des sols, interrogées à même la trajectoire des astres, explique sans doute la relation pour partie organique, corporelle, sensitive de Michel Onfray à la France et son histoire. Sur l’École d’Athènes de Raphaël, Eric Zemmour regarderait le ciel des idées de Platon, Michel Onfray ; la main d’Aristote pointée vers le sol terrestre. Le rapport virgilien de Michel Onfray au monde n’est livresque que dans un second temps, comme un approfondissement rationnel nécessaire des premières lueurs de l’enfance. S’éclaire ainsi une partie de l’œuvre du philosophie qui entre dans le monde éditorial avec un livre consacré au « ventre » des philosophes, se prend de passion pour la sagesse très pratique des Romains que lui enseigne Lucien Jerphagnon, déboulonne la tradition idéaliste dans une contre-histoire de la philosophie qui a fait date, lance une Université populaire du « goût », promeut une conception girondine de la politique contre le quadrillage très cartésien d’une France jacobine pensée depuis Paris, se prend d’attachement pour la tradition du gaullisme de gauche qui s’inquiète du destin des Français sans perdre de vue celui de la France.

Deux enfances, deux rapports au monde, deux parcours professionnels et personnels et deux filiations politiques différentes, l’une enracinée à droite, l’autre à gauche. Un même souci en revanche pour le destin de la France, une même nostalgie pour son indépendance, pour sa civilisation en déclin. Voyons précisément – avec l’honnêteté intellectuelle qui manque à certains journalistes - quels ont été précisément les points d’accord et les points de désaccord entre les deux intellectuels durant le débat.

Cinq grands points d’accord
L’immigration. Eric Zemmour et Michel Onfray diagnostiquent tous les deux l’absence de contrôle des flux migratoires. Ils ne sont pas les seuls puisque la Cour des comptes elle-même le note dans ses rapports successifs. Le dysfonctionnement dans l’entrée, l’accueil et le séjour des étrangers est devenu une réalité qui n’est plus contestée que par les idéologues.
L’insécurité. Eric Zemmour et Michel Onfray sont d’accord pour considérer que la sécurité est un droit fondamental et pour pointer du doigt l’angélisme d’une certaine gauche sur cette question. Une guerre civile de basse intensité est menée sur le territoire français et l’admettre est déjà un premier pas vers des solutions.
L’autorité de l’État. Eric Zemmour et Michel Onfray sont d’accord pour considérer que le terrorisme, l’insécurité, le trafic de drogue et la criminalité ne pourront être endigués que par le recours à l’autorité de l’État. Contrairement à ce qui a été prétendu dans la presse, aucun des deux hommes n’a fait l’apologie des armes à feu. Ils ont tenu à rappeler que le citoyen en armes est une tradition issue de la Révolution française et que le contrat social ne tient que tant que l’État garantit la sécurité des citoyens. Michel Onfray est favorable à l’armement des policiers et des militaires y compris de réserve, hors service.
L’assimilation républicaine. Eric Zemmour et Michel Onfray sont d’accord pour considérer que la tradition républicaine est celle de l’assimilation et que seule cette assimilation par la culture, l’Histoire, les arts, les mœurs et la vie civile peut créer les conditions de vie en collectivité. Cela nécessite un certain dépouillement de sa culture d’origine pour embrasser l’héritage français.
La stratégie de défense. Eric Zemmour et Michel Onfray sont favorables à l’indépendance stratégique de la France, ce qui implique la sortie du commandement intégré de l’OTAN et la promotion d’alliances stratégiques nouvelles, notamment avec la Russie, contre le suivisme pro-atlantiste. En résumé, la promotion d’un monde géopolitique multipopulaire fondé sur le dialogue entre puissances souveraines.

Cinq grands points de désaccord
Le rapport à l’islam et aux musulmans. Eric Zemmour considère, selon une formule de Ferhat Mehenni qu’il convoque régulièrement que « l’islam, c’est l’islamisme au repos et l’islamisme, l’islam en mouvement ». En somme, il n’y a pas de différence fondamentale entre l’islam et l’islamisme comme idéologie, laquelle est incompatible avec l’esprit de la République. Il y a en revanche des musulmans dont Zemmour reconnait aujourd’hui qu’ils peuvent avoir un rapport distancié au texte et s’assimiler, à condition de privatiser leur foi, comme l’ont fait les catholiques et les juifs avant eux. Michel Onfray conteste formellement l’assimilation entre islam et islamisme au nom des différents prélèvements possibles au sein des textes islamiques. Pour Michel Onfray, le véritable astre noir des prochains siècles n’est pas tant l’islam que la révolution transhumaniste, la réification et la marchandisation de la vie ; rupture anthropologique majeure.
Le rapport à l’Union européenne. Michel Onfray est favorable au Frexit, pas Eric Zemmour qui n’est ni pour la sortie de l’UE, ni pour l’abandon l’euro. Ce dernier entend simplement s’affranchir, à l’intérieur de l’UE, des désidératas et arbitrages des juges européens, c’est-à-dire établir un rapport de force comme le font les pays du « groupe de Visegrad », prioritairement Victor Orban qu’il a d’ailleurs rencontré récemment.
Le rapport aux prénoms. Si Michel Onfray entend la logique assimilatrice véhiculée par ce qu’il convient d’appeler la « polémique des prénoms », il trouve contre-productif et excessif de vouloir sanctuariser la loi de 1803 sur les prénoms issus du calendrier chrétien. L’assimilation par la culture et l’école, oui. La police des prénoms, non.
Le girondinisme. Vieille opposition entre les deux hommes, ce désaccord est fondamental, car il véhicule une vision d’ensemble de l’organisation politique. Faut-il partir de la base, des gens qui font, localement, ou d’une vision centralisée déployée sur l’ensemble du territoire ? Zemmour, en bon bonapartiste, est jacobin. Onfray, en bon proudhonien, est girondin. Zemmour pense le local à partir du national. Onfray pense le national à partir du local. De ce point de vue, Michel Onfray défend le projet gaulliste de régionalisation posé par le référendum de 1969.
La question sociale. Si les deux hommes sont attachés à l’héritage gaullien, Michel Onfray penche davantage du côté du gaullisme de gauche qui lui fait régulièrement aborder la question de la participation (association du capital et du travail dont Eric Zemmour ne parle jamais). Au fond, Zemmour est un souverainiste de droite (aux accents conservateurs-libéraux), Michel Onfray est un souverainiste de gauche. Ce dernier, qui avait déjà demandé à Eric Zemmour de « muscler son bras gauche », lui demande désormais de s’en « greffer » un ! Eric Zemmour semble effectivement, pour l’heure au moins, très éloigné des problématiques sociales.

Affaire à suivre
En somme, on peut trouver autant de points d’accord que de points de désaccord entre Eric Zemmour et Michel Onfray. Les points d’accord font simplement plus de bruits, car 1) ils sont majoritairement relayés dans les médias par malhonnêteté autant que par recherche de buzz 2) ils concernent un diagnostic que beaucoup de personnalités médiatiques refusent de faire (du moins en public !) pour éviter de « faire le jeu de » et ne surtout pas alimenter un prétendu danger fasciste dont Lionel Jospin avait fini par avouer dès 2007 qu’il n’était que du théâtre.

Faute de temps, bien d’autres thématiques n’ont pu être abordées qui auraient permis d’expliciter d’autres points d’accord et de désaccord de fond entre Eric Zemmour et Michel Onfray : le rôle de l’Allemagne au sein de l’UE (accord), le féminisme (désaccord), la culture woke (accord), la peine de mort (désaccord), l’éducation nationale (accord), les Gilets jaunes et la démocratie directe (désaccord), la bioéthique (accord)...

Quoi qu’il en soit, le plus simple pour se faire une idée honnête du point de vue des deux hommes est encore d’écouter le débat !

Auteur
Stéphane SIMONCo-fondateur de Front Populaire
La rédaction
Publié le 7 octobre 2021