11. avr., 2022

Quelques cartouches

Étrange trouvaille !

Nous sommes en juin 2015, sur le toit de notre maison, je remplace quelques tuiles cassées.

Près du faîte de la toiture, sous les tuiles, des cartouches apparaissent.
Étrange trouvaille !
En déplaçant les tuiles voisines, d'autres cartouches se découvrent pour remplir mes deux mains.
Ces munitions ne sont pas ordinaires. Elles ne sont pas oubliées par un chasseur.
Je reconnais des munitions de guerre. La plupart des cartouches correspondent à un fusil, quelques unes à une arme de poing.

Pourquoi des munitions aussi dangereuses se trouvent-elles ici, près du conduit de fumée ?
Si un feu de cheminée se produisait le risque serait terrible car les balles pourraient tuer dans toutes les directions. J'examine toute cette zone du toit. Toutes ces munitions sont localisées sous trois ou quatre tuiles. Il est prudent de ne pas en oublier en les rassemblant dans une boîte, le toit est maintenant sécurisé. Mais pourquoi ces munitions ont elles été oubliées ici, sur cette toiture ?

La deuxième guerre mondiale
C'est bien sûr là, qu'il faut chercher.
Les propriétaires de cette maison appartenaient à la résistance contre le nazisme, ils se nommaient Gilles et Antoinette.
Gilles occupait la fonction de chef pour le quartier de Lingostière,
Antoinette secondait son époux dans l'armée secrète de la résistance contre les nazis.

Assis sur le faîte du toit, j'essaie d'imaginer la scène d'alors.

Vraisemblablement, un guetteur est resté posté exactement à cet emplacement.
Le point d'observation est stratégiquement très bien placé, on peut le qualifier de crête militaire.
D'ici, non seulement on peut voir toute la vallée mais on peut aussi, surveiller le chemin de Saquier, qui permet de grimper de la vallée du torrent-fleuve Var vers les collines niçoises, jusqu'à Levens et atteindre les Alpes très proches pour passer en Italie. 

Une nouvelle question se pose :
Quand et pourquoi, Gilles eut-il besoin de poster ici un combattant ?
Gilles décédé en 1995 ne peut plus apporter de réponse mais celle-ci se trouve peut-être dans l'histoire de la libération de Nice…

Consultons : 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Nice

Chronologie :

Au sujet de cette histoire locale on sait que la ville de Nice s'est libérée par elle même avant l'arrivée de l'armée américaine mais, pour comprendre les événements, il est nécessaire de les placer dans l'ordre chronologique.

Le débarquement des alliés eut lieu en Provence le 15 août 1944.
La partie du débarquement la plus proche de Nice s'est située à Théoule-sur-mer le 16 août.
Entre Théoule et Nice la distance n'est à peu près, que de 50 km…mais, avec l'armée allemande entre les deux villes, les alliés ne peuvent pas se déplacer comme des touristes.
La libération de Nice s'est effectuée le 28 août 1944 suite à la décision de l'armée secrète de résistance.
Les unités blindées américaines sont arrivées sur la rive gauche du Var le 29 août en soirée, elles franchissent finalement le Var le lendemain, c'est-à-dire le 30 août.On peut penser que sur ce toit le guetteur a été utile pendant deux semaines entre le 16 et le 30 août.
Durant la journée du 28 août, il est évident que l'observation de la large vallée était indispensable car l'armée d'occupation pouvait s'y déplacer pour fuir à travers les Alpes.
Les préoccupations des guetteurs installés sur cette toiture pendant deux semaines sont imaginables…
Sur l'autre rive du Var l'armée de libération est attendue avec impatience. Au sud la mer Méditerranée scintille sous le soleil, les étoiles et la lune mais de cette direction peut venir le danger, l'ennemi même perdant la guerre possède des armes beaucoup plus puissantes que les quelques fusils, révolvers et pistolets que les résistants ont réussi à se procurer. Les combattants sont optimistes, ils reçoivent de rares mais bonnes nouvelles par radio, Ils savent qu'après cette longue, humiliante, oppressante occupation, la libération s'approche à grands pas.
D’ailleurs Paris depuis quelques jours s’est libérée, le 25 août exactement. 

La bataille de Nice :

Le matin du 28 août, les FFI (Forces Françaises de l'Intérieur), l'armée niçoise des ombres a décidé la rébellion contre l'occupant. Tout commence au lever du jour par l'action d'à peine une centaine de partisans mais la bataille a été soigneusement planifiée, rapidement le nombre des participants augmente et l'action militaire se déchaîne.
À la fin de la journée l'occupant nazi commence à s'enfuir de la ville en direction de l'Italie en passant par Menton. 

La Maison Rouge :

Ce même 28 août dans le quartier de Lingostière, tandis que sur notre toit, le guetteur continue son service, un événement favorable pour les résistants, se produit.

Dans une maison du quartier appelée La Maison Rouge, un détachement de la Wehrmacht d'une vingtaine d'hommes a envisagé de se rendre aux résistants.
Gilles en a été informé et décide de tenter un coup, accompagné de deux hommes très légèrement armés, il se rend à la Maison Rouge. Là, il s’adresse à l’un des soldats qui parle français en lui disant qu’il ne sont que l’avant garde d’une troupe beaucoup plus nombreuse de résistants.
Ces soldats ne sont pas des allemands mais des polonais enrôlés par les nazis, ils ne sont pas prêts à offrir leur vie au Führer.
Gilles leur propose de les prendre en charge comme prisonniers en leur promettant qu’ils seront bien traités et qu’ils seront remis dans les règles à l’armée régulière de libération.
Les négociations se passent si bien que toute la troupe va descendre de la Maison Rouge à l’usine électrique de Lingostière avec armes et bagages.
Avant de quitter ce casernement les résistants remarquent que l’officier nazi qui ne devait pas être d’accord avec ses hommes a été liquidé et enterré si superficiellement que ses bottes émergent de la terre fraîchement remuée.

Les ennemis d'hier coopèrent :

Les soldats polonais non seulement acceptent d'être prisonniers mais ils donnent leurs armes aux maquisards en leur apprenant même à s'en servir.
Ensuite ils consentent à coopérer au déminage des pontets situés sous la route 202 de la rive gauche du Var, leur coopération est d'autant plus efficace que c'est eux qui avaient procédé au minage.
Gilles m’avait toutefois confié que pendant ce déminage auquel il se devait d’assister, il n’en menait pas large…

En compensation de cette bonne volonté ces soldats furent bien traités.

La route étant déminée, le lit du Var cachait encore de nombreux champs de mines mais là aussi, Gilles a pu activer les choses grâce aux plans qu’il avait dessinés en observant de chez lui les opérations de minage de l’occupant. En utilisant des vieux draps collectés chez tous les habitants du quartier, tous les champs de mines du Var ont été balisés.

Dés le lendemain, le 30 août, le Var pouvait être franchi sans danger par les véhicules blindés de l'armée américaine qui pouvaient alors entrer dans la ville de Nice entièrement libérée. On imagine aisément la liesse populaire de cette journée historique malgré les sacrifices de la veille car quelques dizaines de patriotes pour la plupart très jeunes avait perdu la vie pour cette libération.

Les guetteurs se succédant sur cette petite surface de toiture, dans l'euphorie de la victoire et ne sachant pas que des cartouches avaient roulé sous les tuiles, le dernier guetteur à refermé rapidement la toiture en laissant ces vestiges des « années sombres » comme le disait Gilles. Voici comment quelques cartouches oubliées depuis 71 ans m'ont fait retrouver ces événements historiques. 

Au sujet du
couple Gilles et Antoinette :

Après la guerre ils ont refusé toute récompense, décoration et pension.
Gilles disait « Nous n'avons fait que notre devoir pendant la période sombre » .
Ce sont les parents de mon épouse.
Nous pouvons conserver un grand respect pour leur attitude et leur action pendant la guerre. Antoinette a survécu 5 ans à la mort de son mari, elle est décédée au tout début de l'année 2000.

Je me souviens que
Gilles était fier de plusieurs succès :

Exception faite de l'officier nazi, la libération du quartier s'est faite sans perte humaine, l'approvisionnement de la population et la réorganisation administrative du quartier a été rapide
et il n'y pas eu d'exaction, de règlement de comptes, de brutalité injuste à déplorer, aucune femme n'a été tondue.